Journaliste basé à Bordeaux (33)
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Au bout du banc sur lequel elle s’est assise, dans l’église du village de Couthures-sur-Garonne (47), une femme n’en revient visiblement pas de ce qu’elle voit. Son mouvement de la tête traduit même la colère qu’elle ressent face aux images projetées sur le grand écran installé dans l’édifice. Des « images choc » qui montrent comment une poignée de pêcheurs commettent des massacres sur des dauphins, dans la baie de Taiji, à l’ouest du Japon. Ces cétacés sont tués pour la viande, sinon vendus à des delphinariums du monde entier, leur prix pouvant atteindre jusqu’à 150 000 dollars.

C’est ce que dénonce le film documentaire « The Cove », dont les images ont été tournées dans « La baie de la honte » par des militants luttant pour la protection des mammifères marins. Parmi eux, Ric’O Barry, l’ancien soigneur et dresseur des cinq dauphins ayant incarné « Flipper » dans la célèbre série télévisée. L’un d’eux, une femelle baptisée Kathy, s’est « suicidée » dans ses bras, affirme-t-il. « Les dauphins ne respirent pas inconsciemment comme nous. Chaque souffle est un effort conscient. Elle a nagé vers moi, elle a pris une grande respiration et n’en a pas pris une autre. Elle a coulé au fond du bassin ».

L’Américain, 77 ans, est là. A Couthures-sur-Garonne. Il a répondu à l’invitation des organisateurs du Festival international du journalisme vivant, dont la deuxième édition a été lancée la veille. Le public l’applaudit. Longuement. Certaines personnes sont debout. Sur scène, lui paraît gêné. Ses yeux sont humides. « C’est le plus bel endroit de France que je connaisse », assure-t-il. Sous sa veste, il arbore un tee-shirt noir avec cette inscription : « Dolphin Project ». Soit le nom de l’organisation qu’il a fondée en 1970 pour protéger les cétacés et sensibiliser le public. « Comment agir ? », l’interroge une spectatrice. « Il ne faut plus de acheter billets pour les delphinariums », répond Ric’O Barry. Boycotter. S’informer et informer.

C’est la première rencontre à laquelle j’ai assisté vendredi en arrivant à Couthures-sur-Garonne. Dans ce petit village de 400 habitants, où la majorité des habitations se trouve en zone inondable, on reste marqué par les caprices du fleuve. Il suffit de parcourir les rues et d’ouvrir l’oeil pour tomber sur les traces des inondations passées. Roger, un vieux Couthurain contraint de se déplacer avec un déambulateur depuis qu’il a été victime de deux AVC, m’a notamment parlé de celle de 1981. Cette année là, le 12 décembre, la Garonne a atteint 10m05. « On avait de l’eau jusqu’à hauteur de l’évier ». Le maire du village Jean-Michel Moreau s’est également exprimé sur le sujet dimanche lors d’une conférence intitulée « Vivre avec l’eau, les inondations, le changement climatique ». Mais je n’y ai pas assisté. Avec sept thématiques (Changer de vie, Le défi de l’eau, Informer à l’heure de la post-vérité, Le laboratoire allemand, La rue prend la parole, Réinventons le travail, Vivre avec les animaux), plus de 80 rencontres programmées, pas moins de 120 intervenants, des choix s’imposaient. Forcément.

« La langue de l’amour »

Ward, lui aussi, a choisi. Ce jeune syrien de 25 ans, contraint de fuir son pays il y a cinq ans, a choisi sa voie : l’entreprenariat. Ainsi met-il aujourd’hui tout en oeuvre pour accomplir ses projets professionnels et personnels. Réfugié politique, installé dans la banlieue bordelaise avec sa famille, il jongle entre ses cours à l’université et les petits boulots, qu’il exerce de jour comme de nuit. Un de ses professeurs, devenu l’un de ses amis, a fait le déplacement à Couthures pour le saluer. Sous le chapiteau, un enfant installé au premier rang, pose une question à Ward : « Est-ce que c’était difficile d’apprendre le Français ? ». « Oui, très difficile […] C’est la langue de l’amour », répond-il. Il en rigole, avec un regard complice pour ses parents et sa petite soeur, assis près de la scène. Une autre famille syrienne récemment arrivée dans le Lot-et-Garonne est présente dans chapiteau. Les parents et les enfants ne parlent pas encore bien le Français. Le père souhaite s’exprimer. Alors Ward s’improvise traducteur. Ici, comme ailleurs, chacun lui prédit un avenir prometteur.

Devant « Les hirondelles », la librairie éphémère, j’ai aussi échangé quelques mots avec Hubert Prolongeau sur le journalisme d’immersion. Au début des années 90, ce journaliste a partagé la vie des SDF parisiens pendant quatre mois. Il est revenu sur cette expérience aux côtés de Claus Drexel, le réalisateur du film documentaire Au bord du monde. Aux « Gens de Garonne », j’ai écouté Plantu et Urbs parler du dessin de presse, des hommes politiques et d’irrévérence. Aux « Peupliers », j’ai entendu un explorateur de l’extrême faire le lien entre les émotions et le changement, la photojournaliste Laurence Geai parler de la bataille de Mossoul qu’elle vient de couvrir ou encore le journaliste, écrivain et comédien Philippe Merlant élucider le « Mystère du journalisme jaune ».

Dans les rues de Couthures-sur-Garonne, j’ai également rencontré le photojournaliste et co-fondateur du collectif Dysturb Benjamin Girette. Poursuivi un échange avec le correspondant à Paris et grand reporter de la Radio télévision suisse (RTS) Michel Beuret. Découvert la revue « Ancrage » avec Jean-François Meekel, qui m’avait accueilli à France 3 Aquitaine en décembre 2000, alors que j’avais 16 ans. J’ai revu ou rencontré d’autres personnes encore. Dont Ginette, une Couthuraine de 90 ans qui exerça autrefois le métier de couturière. Après avoir échangé quelques mots à sa fenêtre, elle a accepté que je la photographie et a pris plaisir à poser devant mon objectif. A Couthures, je reviendrai l’année prochaine, et peut-être même avant. En attendant voici une sélection d’images prises entre vendredi 28 et dimanche 30 juillet, au 35mm.

La deuxième édition du Festival international du journalisme vivant s’est déroulée dans le village de Couthures-sur-Garonne, à 10 kilomètres de Marmande (47), du jeudi 27 au dimanche 30 juillet 2017. Sept lieux, correspondant à sept thématiques, avaient été aménagés par les organisateurs. Certaines conférences étaient retransmises en direct sur Internet. © Thomas Dusseau

Ward (à droite), 25 ans, est originaire de Syrie. Il a fui son pays natal en 2012, quelques mois après avoir participé aux manifestations populaires violemment dispersées par le régime tenu par Hafez-al-Assad puis son fils Bachar. Réfugié politique en France, il vit avec sa famille dans la banlieue bordelaise et jongle entre ses études d’économie et les petits boulots. « Sud Ouest Dimanche », représenté par son rédacteur en chef Olivier Pagnol (à gauche) a publié cette année un portrait de Ward. © Thomas Dusseau

Organisé l’an dernier par les revues XXI et 6 mois, le Festival international du journalisme vivant (« Les ateliers de Couthures ») était organisé cette année en partenariat avec le groupe Le Monde. © Thomas Dusseau

Samedi 29 juillet 2017. Devant la Maison des gens de Garonne, le public assiste à la rencontre avec Plantu, le dessinateur du journal « Le Monde », et Urbs, dessinateur au quotidien régional « Sud Ouest ». © Thomas Dusseau

Samedi 29 juillet 2017. Urbs (à gauche), dessinateur à « Sud Ouest » et Plantu (à droite) du journal « Le Monde ». La rencontre était animée par Stéphane Vacchiani, directeur de la communication et du développement événementiel au groupe Sud Ouest. © Thomas Dusseau

Situé entièrement en zone inondable, le petit village de Couthures-sur-Garonne a subi de nombreuses inondations au cours de son histoire. Les plus importantes datent de 1875, 1930, 1952 et 1980. On peut encore en trouver des traces en parcourant les rues du village. © Thomas Dusseau

Samedi 29 juillet 2017. Le public assiste à une conférence de l’architecte et urbaniste Nicolas Soulier dans la caserne des sauveteurs du village. © Thomas Dusseau

Sauveteurs. Couthures-sur-Garonne, 30 juillet 2017. © Thomas Dusseau

La cantatrice américaine Barbara Hendricks, ambassadrice du Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), était la marraine de la deuxième édition du Festival international du journalisme vivant. © Thomas Dusseau

Ric’O Barry, 77 ans, a soigné et dressé les cinq dauphins qui ont incarné « Flipper » dans la célèbre série télévisée. Il est devenu l’un des plus ardents défenseurs des cétacés après le « suicide » de l’un d’eux. Résidant au Danemark, il a répondu à l’invitation des organisateurs du festival pour rencontrer le public après la projection du film documentaire « The Cove ». Celui-ci  dévoile et dénonce les massacres commis sur des dauphins par des pêcheurs japonais dans la baie de Taiji. Ric’O Barry est à l’affiche de ce documentaire. © Thomas Dusseau

Sieste à l’ombre au bord de la Garonne. Couthures-sur-Garonne, samedi 29 juillet 2017.  © Thomas Dusseau

Un groupe de cinq jeunes festivaliers se dirige vers la Maison des gens de Garonne, le samedi 29 juillet 2017. © Thomas Dusseau

Le père d’une famille syrienne récemment arrivée en Lot-et-Garonne témoigne sous le chapiteau des « Peupliers » le samedi 29 juillet 2017. Son témoignage est traduit par Ward, un jeune syrien de 25 ans qui a fui son pays et vit aujourd’hui dans la banlieue bordelaise avec sa famille. © Thomas Dusseau

Un homme intervient sur l’éclairage public du village le samedi 29 juillet 2017 devant l’une des deux entrées sécurisées du festival. © Thomas Dusseau

La rédactrice en chef du Bondy blog Nassira El Moaddem et Pierre Haski, journaliste et président de Reporters sans frontières (RSF), accueillent les enfants de « La p’tite rédac » pour une séance d’autographes après leur intervention, dimanche 30 juillet 2017. © Thomas Dusseau

L’explorateur de l’extrême Christian Clot intervient sous le chapiteau des « Peupliers » le samedi 29 juillet 2017. © Thomas Dusseau

Couthures-sur-Garonne, samedi 29 juillet 2017. © Thomas Dusseau

Ginette, 90 ans, vit dans le centre de Couthures depuis de nombreuses décennies. Elle exerçait autrefois le métier de couturière. Son mari, Robert, décédé il y a quatre ans, était quant à lui coiffeur. « J’ai eu le plus beau et le plus gentil mari qu’on puisse trouver », confie-t-elle à sa fenêtre. © Thomas Dusseau

Des festivaliers dansent sur la place de la Cale en compagnie du chorégraphe tunisien Rochdi Belgasmi.

Pendant la durée du festival, la baignade dans la Garonne était exceptionnellement autorisée et surveillée par un groupe de sauveteurs. © Thomas Dusseau

Sécurité. Couthures-sur-Garonne, samedi 29 juillet 2017. © Thomas Dusseau

Une bénévole du festival écoute la conférence « Fake news : mythe ou réalité ? » à l’extérieur du chapiteau le vendredi 28  juillet 2017. © Thomas Dusseau

Dimanche 30 juillet 2017. Au « Jardin », une femme se repose pendant l’intervention du scénariste, dessinateur, coloriste et illustrateur Alfred. © Thomas Dusseau

Le photojournaliste et co-fondateur du collectif Dysturb Benjamin Girette colle avec un bénévole une image en grand format du photographe Benjamin Filarski dans les rues de Couthures, le samedi 29 juillet 2017. © Thomas Dusseau

Couthures-sur-Garonne, dimanche 30 juillet 2017. © Thomas Dusseau

Le maire du village Jean-Michel Moreau entouré de Laurence Corona, la cheville ouvrière du festival, et de Gilles Van Kote, directeur délégué du Monde chargé du développement du groupe.© Thomas Dusseau